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Enginzyme lève 75 millions de couronnes pour faire passer ses enzymes du labo à l'usine : rencontre avec Aymeric de Gantès

75 M SEK22.10.26N/A
Enginzyme lève 75 millions de couronnes pour faire passer ses enzymes du labo à l'usine : rencontre avec Aymeric de Gantès
Analyse

Enginzyme lève 75 millions de couronnes pour faire passer ses enzymes du labo à l'usine : rencontre avec Aymeric de Gantès

Une deeptech suédoise qui fixe des enzymes sur un support pour pouvoir les réutiliser en usine, une technologie reconnue qui doit maintenant trouver son marché, et un nouveau CEO arrivé en 2025 pour remettre le business au centre. Retour sur une levée de fonds en biotech industrielle et sur un go-to-market qui se mesure en mois de production chez le client.

Fin septembre, enginzyme a annoncé la clôture d'un tour de 75 millions de couronnes suédoises (près de 7 millions d'euros). Deux nouveaux investisseurs, Lotus One Investment et Valquest Partners Europe, entrent au capital et au conseil d'administration. Les actionnaires historiques, dont Sofinnova Partners, Industrifonden, Navigare Ventures et Almi Invest GreenTech, ont également participé. Basée à Solna, sur le campus Karolinska près de Stockholm, l'entreprise a développé une technologie d'immobilisation d'enzymes qui permet de fabriquer des ingrédients pour la cosmétique, l'alimentaire et la pharma avec des procédés plus propres et moins gourmands en énergie.

Chez Uclic, on aime aller au-delà du communiqué. J'ai échangé avec Aymeric de Gantès, CEO d'enginzyme depuis mai 2025, pendant un trajet Paris-Lille au réseau capricieux. Il m'a expliqué sa technologie à coups d'analogies de cuisine, est revenu sur le passage de la science au marché qu'il a été chargé d'accélérer, et a détaillé la stratégie que cette levée doit financer.

Un accélérateur qu'on peut réutiliser

Une enzyme est un catalyseur naturel : elle accélère une réaction chimique sans contrainte énergétique significative, et ne génère pas de résidus de production majeurs.

« C'est pour ça que c'est une technologie propre. »

Leur usage industriel reste pourtant limité, surtout à cause de la manière dont les procédés ont été conçus.

« La majorité des procédés, notamment en agroalimentaire, n'ont pas considéré que les enzymes pouvaient être utilisées plusieurs fois. »

C'est là qu'intervient enginzyme. L'entreprise fixe les enzymes sur des supports insolubles, ce qui permet de les réutiliser lot après lot.

« Imaginez que votre enzyme est un grain de café. Nous, on fait un grain de café qu'on peut utiliser plusieurs fois, avec son filtre. »

Toute la difficulté consiste à fixer l'enzyme sans lui faire perdre son efficacité.

« Si je vous attache à une laisse pour que vous n'alliez pas trop loin, vous courrez moins vite. C'est l'équilibre technologique auquel on est confronté tous les jours. »

Ce procédé d'immobilisation est le cœur de la technologie. Autour de lui, enginzyme a construit avec le temps une plateforme, EziG, qui lui permet d'intervenir à différents stades du projet d'un client.

Deux façons d'entrer chez un industriel

Dans le premier cas, l'industriel part de zéro. Aymeric de Gantès prend l'exemple d'un leader mondial de la cosmétique, qui s'est fixé des objectifs de biofabrication pour les actifs de ses produits à l'horizon 2030. Le client arrive avec une molécule qu'il voudrait produire par voie enzymatique, sans savoir comment s'y prendre. Enginzyme fait alors de l'enzyme engineering, avec l'aide de l'IA : identifier quelques enzymes candidates, observer leur comportement, les améliorer, puis travailler la combinaison entre l'enzyme et son support.

Dans le second cas, l'industriel utilise déjà des enzymes fournies par d'autres. Enginzyme s'appuie alors sur sa technologie d'immobilisation, plus performante selon elle que celles de ses concurrents, pour améliorer une solution existante jusqu'à son déploiement en usine.

Les deux portes d'entrée n'offrent pas la même marge de progression.

« Plus on part tôt dans le process, meilleure est la performance à la fin. C'est comme en équitation : si vous pouvez travailler votre jockey, votre cheval, leur combinaison et le type de course qu'ils vont courir, c'est bien meilleur. Si on vous donne un cheval, un jockey et qu'on vous dit que ce sera huit kilomètres, on fera de notre mieux. »

De la preuve scientifique au succès commercial

La levée accompagne un changement de cap : passer de la preuve scientifique au succès commercial. C'est l'étape que l'entreprise devait encore franchir à l'arrivée d'Aymeric de Gantès.

« Le potentiel de la technologie est évident. La société a été créée par des scientifiques qui ont été très bons sur la technologie, et très bons pour lever de l'argent. »

Entre 2020 et 2022, enginzyme boucle une série A puis une série B. Selon son CEO, l'entreprise avait alors levé une quarantaine de millions d'euros au total. En 2024, il apparaît que les objectifs commerciaux ne seront pas atteints dans les délais prévus. Le conseil d'administration choisit alors de confier la direction à un profil tourné vers le marché. Karim Engelmark Cassimjee, cofondateur et scientifique, devient Chief Innovation Officer. Aymeric de Gantès est approché fin 2024 et prend ses fonctions en mai 2025.

Son parcours explique en partie ce choix. Avant enginzyme, il a travaillé pour une biotech qui utilisait des enzymes, rachetée par un grand groupe américain au sein duquel il a dirigé une plateforme d'innovation. Il échangeait alors tous les jours avec des startups.

« Il fallait voir le nombre de décalages entre leur technologie théorique et la réalité des performances de leurs solutions. »

Ce qui l'a convaincu chez enginzyme, c'est une technologie conçue pour être utilisée en usine, et donc jugée sur sa performance réelle.

« La réalité, on la compte à la fin de la chanson. En usine. »

Cinq chantiers pour remettre le business au centre

Le premier chantier a consisté à recentrer l'entreprise sur sa technologie clé, l'immobilisation.

Le deuxième, à choisir les industries prioritaires. Enginzyme se concentre désormais sur le personal care, c'est-à-dire la cosmétique et l'hygiène.

Le troisième, à décider où l'entreprise s'arrête dans la chaîne de valeur. Elle visait jusqu'ici plusieurs maillons à la fois, de la vente d'ingrédients pharma à la conception de projets R&D pour l'agroalimentaire. Le positionnement est désormais clair : accompagner le client pour qu'il fabrique lui-même ses produits plus efficacement.

« Quand on vend à nos clients, on ne vend pas un ingrédient de personal care, on vend une solution de fabrication d'ingrédients de personal care. »

Le quatrième, à construire une équipe commerciale. Sur 35 salariés, l'entreprise comptait deux personnes chargées des ventes : un avocat et un scientifique. Enginzyme a recruté une directrice commerciale (CCO) expérimentée.

Le cinquième, à réorganiser la prise de décision autour des objectifs commerciaux. La gestion du cycle de vie des produits (PLM), la profitabilité et le marketing sont passés sous la responsabilité de la CCO. La R&D reste indépendante, mais elle travaille désormais sur des briefs et des projets qui arrivent avec un business case.

Ce dernier chantier est encore en cours, et il touche aux profils eux-mêmes.

« Pour jouer un morceau de musique, il faut un compositeur, des musiciens, un chef d'orchestre, des instruments. En R&D, on n'avait que des compositeurs. Douze compositeurs dans un opéra, ça ne peut pas marcher. »

Enginzyme redéfinit donc certaines fonctions et ajuste ses recrutements pour équilibrer les savoir-faire au sein des équipes.

Un go-to-market qui vise les directeurs de l'innovation

Voici la partie qui nous intéresse le plus, chez Uclic. Enginzyme vend exclusivement en B2B, à de grands industriels, et s'appuie sur deux canaux.

Le premier est l'approche directe, le plus souvent au niveau des Chief Innovation Officers, avec une première démonstration de la valeur.

« On leur dit : regardez, vous fabriquez ça. On pense pouvoir vous aider à fabriquer ce même produit avec 40 % de gain de productivité. »

Le second passe par les événements. D'un côté, les salons professionnels, comme celui qui réunissait l'industrie du personal care à Berlin la semaine de notre échange, où l'équipe rencontre clients et prospects. De l'autre, les forums consacrés à l'innovation et à la bioéconomie, auxquels l'entreprise accède notamment grâce à son conseil d'administration. Enginzyme est intervenue sur scène à ChangeNOW, au Grand Palais à Paris, et y reviendra en avril 2027 pour lancer de nouveaux produits. Aymeric de Gantès était attendu la semaine suivante à Londres, à une convention bioéconomie du World Economic Forum.

Ce second canal répond à la nature des cibles. Les grands groupes de la chimie et de la cosmétique, installés de longue date, s'approchent par l'innovation corporate plus que par la prospection classique.

Des indicateurs mesurés en usine

Enginzyme vend sous deux formes : des projets de recherche, et des solutions enzymatiques facturées au kilo. Les indicateurs suivis en découlent.

Le premier est le taux de conversion selon la porte d'entrée. Le deuxième est la vitesse de conversion, un enjeu majeur sur des procédés industriels longs. En Indonésie, un industriel teste actuellement les solutions d'enginzyme sur un procédé plus propre de transformation de l'huile de palme. Le test dure depuis six mois.

« On est sur des procédés très longs, alors que le cash est évidemment le nerf de la guerre pour une startup, pour une biotech. »

Le troisième indicateur est la productivité réelle des solutions, mesurée application par application, client par client et usine par usine, selon la tuyauterie et les systèmes de filtration de chaque site. Il oblige l'entreprise à confronter sa technologie au terrain.

« On apprend aujourd'hui, avec nos clients, la productivité réelle de nos solutions, hors laboratoire, en usine. »

C'est aussi le seul argument qui compte pour un directeur d'usine, qui ne croit que ce qu'il mesure sur sa propre ligne de production.

Le modèle visé : des clients pour quinze ans

La réutilisation des enzymes a une conséquence commerciale directe. Une fois installée chez un client, la solution peut y rester longtemps.

« Tant qu'ils sont contents de nos solutions, c'est cinq, dix, quinze ans. Vous construisez une base de business qui se renouvelle d'elle-même. Si vous ne faites que des projets R&D, vous repartez de zéro à chaque fois. »

Cette base permet aussi d'améliorer la performance dans la durée.

« Vous êtes embauché dans une pâtisserie pour faire des gâteaux au chocolat. Vous pouvez toujours améliorer votre recette. »

Aymeric de Gantès cite un modèle qui l'inspire : Kemin, entreprise américaine qui fournit des solutions de conservation naturelle, à base de dérivés de romarin ou d'acide ascorbique, pour la nourriture animale et les produits carnés. Chaque année, Kemin améliore de 3 à 7 % la performance de ses formulations, et garde ainsi les mêmes clients pendant des décennies.

« Ils sont dans le même jambon depuis vingt-cinq ans, parce que chaque année ils améliorent ce qu'ils faisaient l'année d'avant. »

Il reste prudent sur le calendrier.

« Pour être très transparent, on n'en est pas encore là. On est sur les premiers runs de nos solutions au moment où l'on se parle. »

Pas de marketing digital avant les preuves

Enginzyme ne fait pas encore de content marketing, pour trois raisons. L'entreprise n'a pas la ressource, et ce n'est pas une priorité. Elle manque encore de preuves clients, puisqu'elle est en phase de test. Enfin, elle veut d'abord réaliser des analyses de cycle de vie (LCA) de ses produits, pour pouvoir chiffrer l'ensemble du service rendu, en productivité comme en impact environnemental.

Le budget 2027 prévoit un mi-temps consacré au marketing digital à partir du quatrième trimestre 2027.

« On sera très fiers de communiquer le jour où l'on pourra expliquer la totalité du service rendu. »

Ce qu'on retient

Trois enseignements de cet échange, qui dépassent la biotech industrielle.

Le premier : une technologie solide ne suffit pas à faire une entreprise. Enginzyme avait la science, des investisseurs de premier plan et la reconnaissance du secteur. Il lui restait à se doter d'une organisation commerciale. Le changement de CEO, le recrutement d'une CCO et le rattachement du produit et du marketing à la direction commerciale montrent que la priorité a changé, et qu'elle se lit dans l'organigramme.

Le deuxième : choisir où l'on s'arrête dans la chaîne de valeur est une décision commerciale. En renonçant à vendre ses propres ingrédients pour vendre une solution de fabrication, enginzyme s'installe dans les usines de ses clients, là où la relation peut durer quinze ans.

Le troisième : dans l'industrie, la preuve se mesure chez le client. Taux de conversion, vitesse de conversion, productivité usine par usine : les indicateurs retenus par Aymeric de Gantès partent tous de la performance réelle. Pour un acheteur industriel, c'est le seul argument recevable, et c'est aussi ce qui conditionnera la communication de l'entreprise.

On suivra de près les premiers déploiements industriels d'enginzyme et ses lancements de produits à ChangeNOW en avril 2027.

Enginzyme en bref

  • Siège : Solna, Suède, sur le campus Karolinska.
  • Fondée en 2014 par Karim Engelmark Cassimjee, aujourd'hui Chief Innovation Officer.
  • CEO : Aymeric de Gantès, depuis mai 2025.
  • Effectif : environ 35 personnes.
  • Technologie : immobilisation d'enzymes brevetée (plateforme EziG), pour une biofabrication sans organismes vivants.
  • Marchés : personal care en priorité, alimentaire et pharma.
  • Modèle : projets de recherche et vente de solutions enzymatiques au kilo.
  • Dernier tour : 75 M SEK (près de 7 M€), septembre 2026. Entrée de Lotus One Investment et Valquest Partners Europe au capital et au conseil d'administration, avec Sofinnova Partners, Industrifonden, Navigare Ventures et Almi Invest GreenTech.
  • Financements précédents : série A (2020) et série B (2022).
  • Site : enginzyme.com

Article publié par Uclic, agence growth marketing et IA. Propos recueillis par Alexis Christine-Amara le 16 octobre 2026.

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