KOVE Medical lève 1,6 million de francs pour rendre la chirurgie fœtale plus sûre : rencontre avec Yannick Devaud
Une start-up zurichoise, un marché de 150 centres dans le monde, et un CEO qui construit la relation avec ses futurs clients des années avant la première vente. Retour sur une levée de fonds en medtech et sur le go-to-market très particulier d'une entreprise qui vend à une communauté de chirurgiens avant même d'avoir un produit sur le marché.
Fin août, KOVE Medical a annoncé la clôture d'un tour de 1,6 million de francs suisses (environ 1,7 million d'euros), financé par un syndicat de business angels. La spin-off de l'Université de Zurich et de l'Hôpital universitaire de Zurich développe un dispositif implantable qui referme la membrane amniotique après une chirurgie fœtale, afin de réduire le risque d'accouchement prématuré. Ces fonds doivent l'amener jusqu'à sa première étude chez l'humain, prévue début 2027.
Chez Uclic, on aime aller au-delà du communiqué. J'ai eu la chance d'échanger avec Yannick Devaud, fondateur et CEO de KOVE Medical, qui m'a accordé un peu de son temps pour raconter la genèse du projet, la réalité du financement en medtech et la façon dont on construit un go-to-market quand ses clients potentiels tiennent dans un fichier Excel.
Un doctorat choisi pour faire un produit, pas un papier
Yannick Devaud hésitait entre la médecine et le génie mécanique. Il a trouvé à l'EPFL une filière qui se situait entre les deux, la bioingénierie, et qui laissait surtout ouverte une possibilité que la médecine n'offrait pas de la même manière : celle de créer quelque chose.
« Je pense que c'est plus une question de personnalité qu'une histoire vécue. J'ai toujours eu envie de créer des choses nouvelles et d'avoir un impact direct de cette création sur les patients. Il n'y a aucun médecin dans ma famille, même éloignée, mais beaucoup de bricoleurs. »
Après un master en ingénierie tissulaire et un passage en Californie, il ne se voyait pas forcément faire un doctorat. Il se donne une chance, à une condition : que ce soit dans un hôpital, là où les projets sont naturellement plus proches de la clinique. Il tombe sur un sujet dont il ignorait jusqu'à l'existence.
« Je ne savais même pas que la chirurgie fœtale existait. Le thème du projet, c'était : on fait des chirurgies fœtales, mais le problème, c'est qu'il y a beaucoup de prématurés. Et pour moi, tout de suite, c'était : si je trouve quelque chose pour régler ce problème-là, on peut en faire un produit. Cette pensée a conditionné mon choix de doctorat. Si ça avait été l'étude d'un chemin moléculaire, ça ne m'aurait pas intéressé. »
La suite est cohérente avec ce point de départ. Pendant sa thèse au département d'obstétrique de l'Hôpital universitaire de Zurich, son objectif n'est pas de publier, mais de déposer des brevets. Une orientation qui ne se fait pas sans friction avec le monde académique, mais son professeur comprend vite qu'il n'a pas affaire à un futur chercheur.
Le talon d'Achille de la chirurgie fœtale
Pour comprendre ce que fait KOVE, il faut comprendre la fétoscopie. Certaines malformations graves, comme le spina bifida, le syndrome transfuseur-transfusé chez les jumeaux ou la hernie diaphragmatique congénitale, peuvent aujourd'hui être traitées avant la naissance, par des interventions mini-invasives réalisées directement dans l'utérus. Ces chirurgies améliorent considérablement les chances du bébé.
Mais elles ont un prix. Pour intervenir, les chirurgiens doivent traverser la paroi utérine et la membrane amniotique avec leurs instruments. Et cette membrane a une particularité : elle ne cicatrise pas. Le trou laissé par les instruments reste ouvert, le liquide amniotique peut fuir, la membrane finit souvent par se rompre, et l'accouchement prématuré suit. C'est la principale complication de la fétoscopie, et la principale raison pour laquelle cette chirurgie reste cantonnée à un petit nombre de centres et d'indications.
Le problème est connu depuis vingt ans. Pourquoi personne ne l'avait résolu ? La réponse de Yannick Devaud tient en trois points.
D'abord, c'est un domaine de niche. Près d'un million d'enfants souffrent de ces malformations congénitales, mais le vrai goulot d'étranglement est l'accès au diagnostic et au traitement : environ 150 centres dans le monde pratiquent ces interventions.
Ensuite, une question de timing. « Ça fait vingt ans qu'on développe ce genre de technologie. Le focus a été mis sur les malformations elles-mêmes : comment on la diagnostique, comment on la traite. Le prématuré, on l'acceptait comme un effet secondaire qu'on gérait comme on l'avait toujours géré. Il a fallu vingt ans de données pour que l'effet secondaire soit clair pour tout le monde. »
Enfin, il faut quelqu'un qui décide de s'en emparer. « Je suis l'une des dix personnes dans le monde à avoir étudié la membrane fœtale : de quoi elle est faite, pourquoi elle ne se régénère pas, quelle est sa mécanique. Sur ces dix personnes, 80 % sont des chirurgiens qui retournent opérer après leur thèse. Moi, je suis arrivé en disant : je veux résoudre ce problème-là. »
Une solution mécanique, pas biologique
Les tentatives précédentes partaient d'une idée séduisante : aider la membrane à se refermer. Injecter des plaquettes au niveau de la ponction (l'amniopatch), ou insérer un bouchon de collagène que les cellules viendraient coloniser. Yannick Devaud n'y croit pas.
« On a un ballon avec un trou de quatre millimètres. Comment injecter des plaquettes à cet endroit précis sans qu'elles partent dans le liquide ? Et le collagène suppose que la membrane va se régénérer. Elle n'a pas beaucoup de cellules, elle ne fonctionne pas comme ça. Et de toute façon, elle n'a pas besoin de se refermer biologiquement : trois mois après, il y a l'accouchement. Ce qu'il faut, c'est quelque chose qui la tienne mécaniquement. »
KOVE a donc conçu un dispositif implantable qui pince la membrane pour la maintenir fermée, au lieu de chercher à la suturer ou à la faire cicatriser. L'implant passe par le trocart de 3,5 mm déjà utilisé pendant l'intervention, sans ponction supplémentaire, et se pose en quelques minutes. Sur le papier, c'est simple. En pratique, déployer des aiguilles et un fil à travers un tube de 3,5 mm est un défi de micromécanique.
C'est là que la géographie a joué. « On est passés de la bioingénierie à la micromécanique. On a cette expertise dans le Jura suisse, dans notre région. Je ne suis pas du tout conservateur là-dessus. Je suis bioingénieur, mais je vais résoudre le problème, et comment je le fais, c'est un peu égal. »
Où en est le produit
Le design est figé. L'assemblage en série est établi avec un partenaire industriel spécialisé, à Besançon, au cœur du bassin français de la micromécanique. La majeure partie de l'évaluation biologique (toxicité, biocompatibilité) et les tests de performance ont été réalisés sur le dispositif tel qu'il sera produit, et les exigences de conception sont vérifiées.
La prochaine étape est l'étude First-in-Human, sur 15 patientes, prévue pour début 2027 au Brésil. Quand nous avons échangé, Yannick Devaud s'y trouvait justement : formation des chirurgiens, finalisation du protocole avec le centre partenaire. Le contrat est signé, l'étude est financée. Il ne manque que l'accord du comité d'éthique.
La levée : traverser le « ventre mou » du financement medtech
Pourquoi des business angels plutôt que des fonds ? La réponse est franche : c'est une contrainte, pas un choix.
« Même les investisseurs early stage demandent : où sont tes données cliniques ? On est dans ce trou, ce ventre mou : débrouille-toi pour avoir des données cliniques, et quand tu les auras, on regardera ton cas. »
Le tour de 1,6 million a été construit progressivement, en convertible, sur les deux dernières années, et l'entreprise l'a volontairement gardée légère pour investir l'essentiel dans l'étude clinique. Ce sont des business angels convaincus par la mission qui ont accepté de porter le risque là où les fonds ne le font pas encore.
Le prochain tour est déjà ouvert : KOVE cherche entre 4,5 et 6 millions de francs suisses pour financer le développement clinique et réglementaire après la First-in-Human. Les discussions sont en cours et des due diligences ont démarré. La logique proposée aux investisseurs est simple : l'étude clinique aura lieu quoi qu'il arrive, et entrer avant les premiers résultats, c'est entrer à une valorisation qui n'existera plus dans six mois.
Un go-to-market à l'envers
Voici la partie qui nous intéresse le plus, chez Uclic. Comment construit-on un go-to-market quand le marché mondial se compte en centaines de chirurgiens répartis dans environ 150 centres, et qu'on a encore plusieurs années devant soi avant de vendre le premier dispositif ?
La réponse de KOVE, c'est l'account-based marketing dans sa forme la plus pure, bien avant que le mot soit prononcé.
« On est en contact avec les chirurgiens tout le temps. C'est une communauté assez petite, les leaders d'opinion me connaissent, ils m'invitent aux congrès et me demandent de donner un update. Je suis le seul ingénieur dans cette communauté à faire quelque chose pour eux. Ce qu'ils utilisent aujourd'hui, ce sont des dispositifs hors indication, donc ils sont très contents que quelqu'un développe quelque chose pour eux. »
Concrètement, Yannick Devaud est invité aux deux grands congrès annuels de la spécialité. Il y apporte des prototypes, les met dans les mains des chirurgiens et recueille leurs retours sur l'ergonomie. Il entretient une relation suivie avec les centres à fort volume, ceux qui réalisent entre 50 et 150 interventions par an, en collaborant avec certains et en envoyant régulièrement des nouvelles aux autres. Le jour où le produit sera disponible, la relation existera déjà.
« C'est l'inverse d'une vente normale. Dans d'autres domaines, tu dois aller demander et payer pour présenter ton produit. Là, on m'invite, on prend du temps pour moi, on me propose l'hôtel. J'ai l'impression de travailler avec la communauté pour un bien commun. »
Il en fait aussi un carburant. « Si je devais faire ça dans mon coin, sans savoir s'il y a vraiment un intérêt, en priant pour que les gens achètent quand ce sera fini, ce serait très dur. Là, je vois qu'il y a un intérêt énorme. Ça met de l'huile sur la flamme. »
Distribution : direct aux États-Unis, distributeurs ailleurs
Sur le modèle commercial, la vision est déjà claire et pragmatique, région par région.
Aux États-Unis, une dizaine de grands centres concentrent l'essentiel de l'activité. KOVE vendra en direct : une seule personne dédiée suffit, pas besoin d'une force de vente. En Europe, cela dépendra des pays. En France, un distributeur est quasiment incontournable ; en Allemagne, la vente directe est envisageable. Au Brésil, un distributeur local est obligatoire, et le marché est important en volume d'interventions. Pour le reste du monde, Chine et Inde en tête, l'entreprise cherchera des distributeurs.
Et le rachat ?
Beaucoup de fondateurs esquivent la question. Yannick Devaud y répond sans détour.
« On doit planifier comme si on était une boîte qui allait vendre ça toute sa vie. On ne peut pas compter sur un rachat. Mais notre objectif, ce serait un rachat, bien sûr. Les investisseurs ont cet intérêt-là, et on veut bénéficier de l'impact d'une boîte plus grande sur la distribution et sur le financement. Avant ça, on doit mettre notre technologie sur le marché nous-mêmes. »
Et d'ajouter, sans une once d'hésitation : « Mon objectif, c'est mettre ça sur le marché et sauver des gens. Si ça passe par un rachat, ce sera la solution. Je n'ai aucun problème à vendre mon bébé. Je ne le vois même pas comme mon bébé, en fait. »
Ce qu'on retient
Trois enseignements de cet échange, qui dépassent largement la medtech.
Le premier : le timing est une stratégie. KOVE n'a pas résolu un problème nouveau, mais un problème que vingt ans de données avaient fini par rendre incontournable, au moment où quelqu'un décidait enfin de s'y attaquer.
Le deuxième : quand le marché est petit, la proximité remplace le marketing. Un fondateur qui connaît personnellement chaque centre à fort volume, qui met ses prototypes dans les mains de ses futurs clients et qui construit la relation des années avant la première vente, fait de l'ABM sans le nommer. C'est le go-to-market le plus efficace qui soit pour un marché qui tient dans un fichier.
Le troisième : la lucidité sur le financement. Le « ventre mou » entre la preuve de concept et les données cliniques est une réalité pour toutes les deeptech. Le traverser demande des investisseurs qui croient à la mission, une équipe réduite au strict nécessaire et une étape clinique conçue pour débloquer le tour suivant.
On suivra de près la First-in-Human de KOVE Medical en 2027. Et si vous êtes investisseur en medtech, le tour est ouvert.
KOVE Medical en bref
- Siège : Zurich, Suisse
- Fondée en 2020 par Yannick Devaud (CEO, PhD en bioingénierie, EPFL) et Kurt Ruffieux (cofondateur, président du conseil d'administration, fondateur de Degradable Solutions)
- Spin-off de l'Université de Zurich et de l'Hôpital universitaire de Zurich
- Produit : dispositif implantable de fermeture de la membrane amniotique après fétoscopie
- Dernier tour : 1,6 M CHF (≈ 1,7 M€) auprès d'un syndicat de business angels, clôturé en août 2026
- Soutiens antérieurs : Venture Kick, Venture Leaders, Gebert Rüf, Innosuisse, Fonds national suisse, >>venture>>, Tech4Eva, Université de Zurich
- Prochaine étape : étude First-in-Human sur 15 patientes, début 2027
- Tour en cours : 4,5 à 6 M CHF
- Site : kovemedical.com
Article publié par Uclic, agence growth marketing et IA. Propos recueillis par Alexis Christine-Amara le 16 septembre 2026.
